Lettre ouverte du BAAM à la Maire de Paris et au Préfet de Police de Paris – 01/06/2017

Madame, Monsieur,

Dans votre communiqué de presse¹ en date du 19 mai 2017, vous dénoncez, en vous appuyant sur l’article du Parisien² du même jour, une problématique que vous dites avoir identifiée depuis plusieurs semaines, faisant état d’un « harcèlement de rue à l’égard des femmes dans le quartier Pajol ». Dans ce communiqué vous annoncez également des mesures pour résoudre cette situation, en vue selon votre expression, d’ « un retour à la normale ».

Si, en tant qu’association féministe, nous nous réjouissons que Paris ait « fait de l’égalité homme-femme une priorité », nous nous demandons en vous lisant à quelle norme vous faites référence en terme de sentiment de sécurité des femmes dans l’espace public et à partir de quels symptômes vous identifiez certaines zones du territoire comme « prioritaires » ou « en difficulté », pour ne pas dire déviantes ou pathogènes.

D’après vos dires ces quartiers seraient définis au cours de « marches exploratoires » permettant de sonder « les zones qui entraînent des situations ou un sentiment d’insécurité». Ces « zones de non-droit » (que vous nommez alternativement « quartier Pajol » ou « secteur Pajol »), dont la zone Chapelle-Pajol semble être l’avant-poste, ne sont pas déterminées par le nombre de plaintes pour harcèlement qui y sont enregistrées, ni même par le nombre d’infractions qui y sont constatées mais dérivent, de l’aveu des services concernés, d’impressions glanées par quelques-unes au cours de déambulations municipales organisées.

Le territoire auquel vous faites référence ne peut faire l’objet d’un « Safari » visant à identifier les zones à risque.
Vos méthodes semblent annoncer un Paris (Parc) d’Attractions réservé aux riches dans lequel il nous déplairait de vivre.

Le BAAM est atterré de vous voir transformer le combat féministe en une soupe réactionnaire, anti-pauvres et raciste, et de vous voir confondre protection des unes et stigmatisation des autres.

En tant qu’association de lutte pour le droit des migrants, nous répugnons à voir les arguments du Front National, hier ennemi numéro 1, repris à foison par le Parti Socialiste et Les Républicains. Les difficultés – réelles – d’un des derniers quartiers populaires de la capitale n’en seront qu’aggravées.

Nous vous le déclarons : il n’y a pas, à La Chapelle ou à Pajol, plus de sexisme, de harcèlement ou d’insécurité que dans n’importe quel autre quartier. Les difficultés du quartier sont selon nous les conséquences de la surpopulation volontairement entretenue par vos politiques.

La frange de la population que vous visez implicitement dans votre communiqué et que le parti politique LR prend sur lui de désigner frontalement, est à-vrai-dire plus respectueuse ou indifférente aux passages féminins que la moyenne masculine.
S’il y a quelque chose à faire pour apaiser le quartier, c’est avant tout d’accueillir et de loger ceux que vous avez encore l’audace, après les avoir chassés des rues et des droits, de stigmatiser à l’aide de contre-vérités.

Le féminisme n’est pas le cache-sexe du racisme.

Le combat pour l’émancipation se nourrit d’égalité et non de répression. Cette stigmatisation constante par les autorités induit un contrôle renforcé sur une population considérée comme potentiellement dangereuse. Cela n’est pas sans rappeler l’ouvrage de Louis Chevalier, « Classe laborieuse, classe dangereuse » qui, au XIXème siècle, considérait déjà Paris comme une ville malade, pathogène, souffrant d’un déséquilibre des sexes.

Les remèdes que vous proposez, d’ordre quasi exclusivement policier et répressif, font fi de l’éventail de solutions existantes adaptées aux violences faites aux femmes, dont nous vous ferons plus bas un rappel. Le renforcement du dispositif policier dans ces zones a déjà eu pour conséquences immédiates une systématisation des contrôles d’identités, entraînant une hausse des placements en centre de rétention et de plus nombreuses reconduites à la frontière ainsi que des déportations massives vers des pays en guerre.

Par ailleurs, l’annonce faite d’un Groupe Local de Traitement de la Délinquance (GLTD) dans le quartier La Chapelle-Pajol et sous l’égide du Procureur de la République de Paris chargé des affaires anti-terroristes François Mollins, n’augure rien de plus qu’un traitement ultra-sécuritaire dudit quartier. En effet, cette structure aux contours juridiques flous sera en charge de la coordination des actions policières et des relations avec les commerçants, utilisés, dans ce dispositif, comme des auxiliaires de la Police Nationale, ayant pour mission de « contribuer à prévenir et à alerter de tout acte troublant l’ordre public ». Le GLTD se veut également un « accélérateur des procédures judiciaires ».

Nous rappelons que les violences faites aux femmes ne sont pas un « sentiment » mais un déluge de faits qui parlent d’eux-mêmes : 130 femmes meurent chaque année sous les coups de leurs conjoints, 230.000 femmes par an subissent des violences sexuelles de la part de leurs conjoints, seules 14% des femmes osent déposer plainte des faits de violence à leur encontre dans un commissariat, et 90% des plaintes pour harcèlement sexuel sont classées sans suite ou suivies d’un non-lieu.

Nous rappelons qu’avec ou sans papier, les femmes sont confrontées aux mêmes difficultés face au sexisme. Le patriarcat n’est pas histoire de couleur, de classe sociale ni même de territoire ou de quartier. Il sévit aussi bien et souvent plus dangereusement dans le 16ème arrondissement que dans le 18ème. Nous vous rappelons, en tant que féministe, que vous n’aiderez aucune femme en désignant à la vindicte populaire la partie la plus fragile de la population.
D’autres solutions existent.

Aussi, afin de répondre aux violences qu’elles subissent, nous vous demandons de tout mettre en œuvre pour que les femmes soient reçues par des Officiers de Police Judiciaire formés à ces problématiques, que leurs plaintes soient traitées et qu’on ne les enjoigne pas systématiquement à déposer des mains courantes, que ces plaintes aboutissent et ne soient pas classées sans suite et que les tribunaux cessent de requalifier systématiquement les viols en agressions sexuelles et les crimes en délit.


[1] « Harcèlement de rue à Pajol, Paris et la Préfecture de Police déterminés à agir », https://presse.paris.fr/wp-content/…
[2] Cécile Beaulieu, « Paris : des femmes victimes de harcèlement dans les rues du quartier Chapelle-Pajol », Le Parisien, Paris 75018, 18 mai 2017

Contact : Héloïse Mary (présidente) / baam.asso@gmail.com / Fb : BAAM